Des Lapins et des Hommes

On était mi-avril et le printemps s’installait pour de bon dans l’Utah. La neige avait été rare et avait bien fondue. En arrivant par le sud de Panguitch, par la Highway 89, le paysage de Casto Canyon Road offrait toujours la même désolation de végétation rase et totalement sèche, de la broussaille, quelques troncs bas. Au loin, on voyait les premières aiguilles rouges de Bryce Canyon. Les bus de touristes ne viennent pas jusqu’ici, c’est l’Ouest sauvage, immense, où l’homme réalise qu’il n’est rien. Il n’est pas fait pour ces terres.

Vue de Casto Road Canyon prise sur Google « Street » en juillet … Le camping est derrière ces quelques arbres …

Et pourtant dans le soleil couchant, les lapins regardaient trois humains déballer leur bazar du coffre de leur voiture. Partout où ils poseraient leur tente, il y aurait une de leurs crottes dessous. Ils semblaient intimidés, le silence total, le sol craquelé, ils savaient bien qu’ils étaient les intrus. Si les températures étaient douces dans la journée, elles tombaient vite le soir venu, à plus de 2000 mètres d’altitude, alors ils avaient fait un feu qui n’avait pas eu de mal à prendre avec la multitude de petites branches de bois fossilisé qui jonchaient le sol. Ils mangeaient leur soupe Campbells, pas très appétissante, ils n’avaient pas non vraiment envie des bières qu’ils buvaient, ils n’avaient pas grand-chose à se dire. Leurs vêtements semblaient aussi épais qu’une pelure de carotte.

Les lapins ne savaient rien des GPS et d’Internet. Ils leur avaient dit qu’il y avait un camping ici. Il n’y en avait pas. Ils avaient quand même monté leur tente et fait un feu comme la sortie du Joshua Tree. Le feu a un pouvoir hypnotique, on a pas besoin de se parler quand on le regarde.

Plus tard, à chaque pas qui les en éloignerait, le froid mordrait les intrus, elle était loin la douceur de Los Angeles. Jurien avait regagné sa tente. Il croyait son sac de couchage chaud, mais en fait il ne l’était pas. Il avait gardé son blouson, il avait une couverture en polaire acheté dans une grande surface de la périphérie de Las Vegas, mais il avait toujours froid. Un hurlement le réveilla alors qu’il avait dû s’assoupir quelques temps, mais il venait de loin, ce n’était pas un chien. Un coyote ? Il y a des loups dans l’Utah ? Il ne ressentait pas de danger immédiat, mais plus que jamais il se sentit petit, vulnérable.

Et puis le ciel était bleu, il augurait d’une belle journée. Jurien sortit de sa tente, Calmence et Rascal passèrent la tête en dehors de la leur.

– Vous avez bien dormi ?

– Nooon et toi ?

– Non plus. Vous avez entendu la bestiole hurler ?

– Ouiiii, tu crois que c’était quoi ?

– Un coyote ?

– Possible.

Mais ils avaient l’air content.

De Zion à Bryce Canyon

Un ruisseau zigzague en bas de Zion Canyon …

La veille, ils avaient randonné dans le Zion National Park, aujourd’hui, ce serait le Bryce Canyon. Chacun mériterait plus de temps, mais bon, ils n’en déjà pas assez pour voir tout ce que la terre avait façonné de plus grandiose dans le coin, de Monument Valley au Grand Canyon. Zion est globalement plus vert. Un ruisseau circulait dans la vallée, permettant à la végétation de s’installer en bas de la roche rouge. Du monde profitait de la fraîcheur du cours d’eau, puisque les journées étaient chaudes, mais passé le premier kilomètre du circuit de randonnée, il n’y avait plus personne. Pourtant niveau difficulté, ce n’est pas non plus l’Everest, les chemins sont praticables pour le plus grand nombre et bien aménagés. Mais vu les tenues peu appropriées, ces grappes de touristes devaient descendre du bus en vitesse pour prendre quelques photos et remonter en direction du prochain parc.

Face à un paysage qui pousse à l’humilité !
Passion « arbre mort » à Bryce …

La beauté du Bryce Canyon avait quelque chose de brutal. Un décor minéral hormis quelques pins maigres et troncs secs, des murs d’aiguilles rouges orangées à perte de vue. Elles regardent le ciel, blotties les unes contre les autres. Les restes de neige dans les coins d’ombre rappellaient que l’Utah sortait tout juste de l’hiver. Le paysage est tellement aride que la fonte ne s’accompagne de boue comme partout ailleurs. La neige est posée sur une terre sèche. Le silence était total, à peine troublé par les pas de Calmence, Rascal et Jurien qui avaient bien conscience d’évoluer dans une immensité à laquelle ils étaient totalement étrangers et qu’il convenait de respecter au plus haut point.

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