Leaving Los Angeles

Ils étaient partis de Los Angeles dans la matinée, suivant l’autoroute 10, la Christopher Colombus Transcontinental Highway. Maintenant ils laissaient derrière eux Ponoma, San Bernardino, Redlands, Palm Springs, cette maison de retraite géante pour millionaires, Coachella, où se tient chaque année un des plus fameux festivals de rock de la planète. Ils étaient branchés sur une radio de classic rock et Kashmir de Led Zep succédait à Dream On de Aerosmith. Un morceau qui donnerait un ton épique à une réunion tupperware, alors imaginez à une entrée dans le désert de Californie, face à ce paysage chaotique de broussailles et de pierres rouges.

Ils s’étaient arrêtés à une station service à Mecca, ici ça parle espagnol. Calmence cherchait en vain de la salade et des tomates. Le curieux Rascal tournait autour de l’atelier « Compose ton propre Hot Dog » alors que Jurien optait plus simplement pour un sandwich sous vide qui ne lui faisait pas spécialement envie. Mecca, La Mecque, drôle de nom pour un nœud routier entre Los Angeles et Mexicali. Mais bon, plus haut vers le désert Mojave, il y a bien Siberia, Bagdad et Cadiz en 30 miles …

A l’entrée du Joshua Tree, on traverse des oasis de verdures, pas vraiment naturelles …

Salton Sea à l’agonie

A peine plus bas sur la carte, il y avait un grand lac, Salton Sea, à priori salé, donc, où Jurien se disait qu’il y aurait bien une photo à faire avec une carcasse de pick-up rouillée au bord de l’eau. Il y avait des boîtes de conserves et autres dégueulasseries, ainsi qu’une odeur pestilentielle d’eau croupie, de poissons morts. Des cormorans, ces hyènes des airs planaient au ras de l’eau. Et par terre, c’est quoi ? Calmence ramassa une poignée de ce qui n’était pas du sable ni du gravier … on dirait des arêtes ! Ils marchaient sur ce qui semblait être un tapis de squelettes de poissons concassés. Bah dégoûtant !

Les trois amis regagnaient leur voiture de location vers le Joshua Tree, le premier parc national de leur road-trip, traversant des oasis agricoles de palmiers et d’arbres fruitiers (dont la catastrophe écologique de Salton Sea est la conséquence) où s’activait le personnel saisonnier.

Traversée du Joshua Tree Park National Park

Et si on achetait à manger avant de pénétrer dans le parc ? Riche idée, l’instinct de survie. Le prochain bled est Chiriaco Summit. Une station service, quelques bungalows et des engins de guerre. Car il y a ici un musée dédié au général George S. Patton, héros de la deuxième guerre mondiale. Et oui. On a du mal à croire que des gens viendraient jusqu’ici pour visiter le musée du général Patton, aussi héroïque son existence fusse-t-elle.

– Hé vous avez entendu le type derrière nous à la caisse ? S’amusait Jurien

– Nooon …

– Il a vu nos courses et il a fait « Wood and Beers HA-HA-HA! » Avec une grosse voix …

– Mouahah il faisait peur ce type, c’était un putain de géant ! Rigolait Rascal.

Effectivement leurs achats les plus volumineux étaient un pack de douze et du bois pour faire un feu ce soir devant la tente.

Un panneau qui indique aux serpents d’aller tout droit …
Une fleur dans le désert de Joshua …

Ils passèrent leur après midi à serpenter dans le parc national, prenant les chemins de terre sur quelques mètres, escaladant des rochers parfaitement polis par le temps, toujours dans cette palette ocre, s’y photographiant au sommet, eux, leur ombre. Ils guettaient les gros lézards verts, pausaient devant chaque joshua tree. Jadis, les colons qui avaient traversé le désert pour la première fois, hallucinés et à moitié morts de soif, avaient vu dans la forme de l’arbre tortueux le prophète Josué qui leur indiquait la sortie. Il faut croire que la direction était la bonne puisque le nom est resté.

Eux ne se perdrait pas. Ils suivaient la route sud-nord, le camping du Cholla Cactus Garden était plein mais il y en avait pleins d’autres. Enfin, pas tant que ça, et tous complets. Ils avaient bien profité du soleil qui n’était pas encore écrasant en ce mois d’avril. Mais maintenant il déclinait, et ils étaient de retour à la civilisation, à Twenty-nine Palms. Il y avait bien des motels, mais ils allaient pas déjà se replier sur cette solution au premier jour de leur road-trip ! Il y avait un peu plus loin, sur Cascade Road, une vaste étendue broussailleuse, et absolument pas de cascade, où il était à priori permis de planter la tente.

Première nuit dans le désert

Ils la tenaient leur première nuit dans le grand ouest ! On distinguait encore le contour des collines proches. Un peu les mêmes que dans le film La Colline à des Yeux où derrière vivaient des consanguins irradiés. L’eau pour les pâtes avait mis longtemps à bouillir.

Oh la triche ! La plus belle photo de l’arbre de Joshua ramenée ne provient pas du parc éponyme mais de Littlefield, dans le coin nord-ouest de l’Arizona.

Ils n’allaient pas tarder à rejoindre leur tente maintenant. Jurien fixait les flammes, la fin de sa dernière Coors dans les mains, c’est fascinant un feu de bois, plus que beaucoup d’émissions TV. Il repensait au type à la station service, plus tôt dans la journée, à son rire caverneux « Wood and Beers HA-HA-HA ! » Il devait faire pas loin de deux mètres, une calvitie mal peignée, un géant bedonnant dans son marcel sale qui avait dû revoir sa jeunesse dans leurs achats. Mais il avait quelque chose d’inquiétant. Il l’aurait bien vu à la même table que Leatherface dans Massacre à la Tronçonneuse, tout ici lui faisait penser à des films, et c’était sûrement que le début.

Dans la nuit, il s’était réveillé, il avait froid, il n’arrivait pas à se rendormir. Il y avait des phares de voitures qui balayaient la plaine, peut être des camping cars stationnés plus loin qui s’en allaient. Mais c’était proche quand même. Et puis des voix à deux pas, Jurien était soudainement pris d’une peur tétanisante dans son sac de couchage. Et puis une pluie d’insultes et des coups de batte de base-ball ou de barre de fer que la toile de tente premier prix ne retint pas longtemps, il s’était mis en boule et ça tombait sur ses jambes et son dos. Il entendait les cris de Calmence et de Rascal, puis ce rire caverneux « HA-HA-HA ! » entendu plus tôt dans la journée, puis des voitures s’éloignaient, puis le silence de la nuit à Cascade Road.

Ce texte est inspiré d’un voyage de quelques jours dans l’ouest américain, c’était en avril 2015.

1 commentaire

  1. USA - Los Angeles, jour 1 - Wood & Beers sur 19 janvier 2020 à 17 h 25 min

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