Irlande – Des Landes de pierres

La fête à la grenouille

Au croisement, j’avais laissé mes potes bretons de la veille et leur valise de linge sale faire du stop sous la pluie, et je pédalais face au vent, le long du Killary Harbour, bien décidé à profiter du coin, bien décidé à faire tourner le temps. Je m’arrêtais assez vite prendre un café dans un bistrot de campagne. Il y avait là deux anciens, casquette vissée sur la tête, qui buvaient je ne sais pas quoi mais pas un jus d’ananas multivitaminé. Leur conversation ressemblait à un concert de crapauds en beaucoup moins loquaces, un RRrraaaAAA de temps à autres. Ils parlaient ils de la météo ou de ces cons de touristes, je n’en sais rien. Je me moque mais j’aime bien les vieux, on a un peu les mêmes à la maison. 

Bienvenue à Leenane, pensez à prendre votre KWay
Au fond du « fjord » du Killary Harbour …

Plus tard, après moult averses et éclaircies, je rentre dans un petit resto de Leenane, une bourgade de trois maisons collées au fond du fjord. Je commande la spécialité, un hamburger avec des frites et étale mon sweat sur la chaise d’à côté avec l’insensé espoir qu’il sèche dans la demi-heure. Je regardais les cuisinières qui s’activent sans grand enthousiasme derrière le comptoir. Elles ont la vingtaine et ne sont pas à leur avantage avec leurs blouses et leurs trucs en papier sur la tête. Elles font la moue et disent sûrement du mal de la patronne, ou souhaiteraient juste être ailleurs. Je leur avais souri en rentrant, elles ne me l’avaient pas rendu, même pas pour se moquer de ma triste allure.

L’endroit n’a pas grand charme, des chaises en plastique, quelques affiches de l’office du tourisme du comté pour tout décor. Dans la table du coin une dame parle doucement à un petit garçon, peut-être des Allemands ou des Hollandais. J’ai attaqué l’assiette généreusement remplie quand la salle est violemment sortie de sa torpeur.

Dans le Poulailler

 Toute une bassecour fait irruption. Je crois rêver, c’est pas croyable, les coqs portent le béret et arborent la cocarde tricolore, comme si on ne les avait pas reconnus. Ils se concertent là devant le comptoir. Il y en a un qui essaie de demander comment ils cuisent les steacks hachés parce qu’il les préfère pas trop comme ceci, pas trop comme cela. Il ne risque pas de rendre le sourire aux petites. Un autre met presque le nez dans mon assiette, je ne veux pas qu’il m’adresse la parole, je serais démasqué. Une dinde attardée gueule s’il y a du PQ aux chiottes en passant la porte.

Voilà on gueule, on s’en fout, on est loin de chez nous et ici personne ne comprend rien de toute façon. Ils pourraient être au bord d’une route à attendre que la caravane du tour leur jette des sauciflards. Ils pourraient être en train de cramer sur la plage de Pallavas les Flots mais non, ils sont ici en même temps que moi, bordel. Une autre gallinacé ouvre la porte et dit que le bus se taille dans dix minutes. Tout le monde repart sans avoir rien commandé, dans le même fracas qu’ils sont rentrés.

L’abbaye de Kylemore, dos à la montagne.

Le Connemara à bicyclette

J’ai fini mes frites. Je remets mon pull évidemment pas sec, tente une dernière fois d’extorquer un sourire en donnant mon billet de dix. Ça ne s’achète pas, mais c’est que la journée était si terne jusque-là … Justement, dehors, le ciel s’est dégagé, l’après-midi va être belle. Je repars direction Letterfrack, l’abbaye de Kylemore est de l’autre côté de la route, Tully Cross, l’étonnante plage de Lettergesh, un coin de Caraibe, du sable blanc et fin en plein ouest irlandais. Je repense à mes compatriotes, c’est des pèlerins en Connemara. Je me les imagine descendre du bus en chantant leur cantique préféré, la seule raison de leur présence ici: « Terre brûlée au vent des landes de pierre … »

Entre Letterfrack et Tully Cross, un bras de mer, une langue de terre …

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